« L’Afrique en thérapie » (1). Les besoins peuvent être énormes, mais les troubles de santé mentale restent les parents pauvres des politiques de santé publique sur le continent.

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Un Africain peut-il mourir de chagrin ? « Je comprends qu’un homme se pend parce que sa femme l’a quitté, qu’il est au chômage, que le voisin l’a ensorcelé ou qu’il a été surpris en train d’embrasser sa belle-mère. Mais se suicider parce qu’on a la dépression n’est tout simplement pas africain », écrivait en 2014 le satiriste kenyan Ted Malanda. Il faut croire, ajoutait-il, que « certaines maladies n’affectent que les wazungu ou la classe moyenne ». Bref, les blancs ou les riches, ceux qui peuvent s’offrir le luxe de consulter.

Tirée d’une tribune parue dans le journal The Standard peu après le suicide de l’acteur américain Robin Williams, la manifestation menée alors que les clichés avaient suscité la polémique. C’était exactement son but : magnifier la ligne, tourner en dérision le tabou qui entoure la maladie mentale pour mieux l’ébranler. « Au Kenya, comme partout en Afrique, la dépression et les troubles mentaux sont incompris, stigmatisés, étouffés par les familles », explique le chroniqueur au Monde. Et même si, aujourd’hui, « le traitement médiatique des suicides a changé, qu’il y a plus de compréhension et d’empathie, aussi dans le système scolaire, les infrastructures ne sont toujours pas à la hauteur ».

Nairobi, la capitale kenyane d’où écrit Ted Malanda, n’est pas la moins prospère d’Afrique. Selon le dernier atlas de la santé mentale publié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Kenya et ses quelque 53 millions d’habitants comptait plus de 8 000 professionnels de santé dévoués en 2020. Le Mali, dont la population est à peine moitié moins nombreuse, en compte cette même année 46. Plus généralement, pour l’ensemble de l’Afrique, en moyenne, un psychiatre exerce pour 500 000 habitants. Un chiffre 100 fois inférieur aux recommandations internationales.

Les besoins peuvent être énormes, mais les troubles de santé mentale restent les faibles proportions de la politique de santé publique. L’errance des malades dans les grandes villes du continent est « un invariant de l’urbanité africaine », souligne l’anthropologue camerounais Parfait Akana. « Depuis mon enfance je vois des gens nus dans la rue, je les vois manger dans des poubelles, déféquer au milieu de la route, se rouler dans la boue, copuler en public, s’en prendre à des civils. J’entends aussi des histoires de viols insensés, de meurtres insensés à des fins rituelles. Ces patients ne font vraiment l’objet d’attention que lors des grands événements lorsqu’il s’agit d' »éviction » et de « remédiation » de la ville.

Le taux le plus élevé de décès par suicide au monde

Selon l’OMS, les États africains allouent en moyenne 0,46 dollar par habitant à leurs soins, « bien en deçà des 2 dollars par habitant recommandés pour les pays à faible revenu ». Ce sous-investissement, corrélé aux nombreuses crises qui sillonnent le continent, a conduit l’Afrique à enregistrer le taux de mortalité par suicide le plus élevé au monde, comme l’a relevé l’OMS dans un communiqué le 6 octobre, appelant à « la fin de la crise du suicide et de la santé mentale ». en Afrique ». Voir l’article : Téléconsultation, résultats d’analyses… : comment gérer sa santé en ligne ?.

Un phénomène qui touche surtout les plus de 70 ans. Et « ce n’est que la pointe de l’iceberg », a déclaré Florence Baingana, conseillère régionale en santé mentale et toxicomanie à l’OMS, qui appelle à une augmentation drastique des investissements dans les programmes de prévention.

Mais les subventions ne sont pas évolutives : l’essentiel des ressources et de l’attention des donateurs reste concentré sur les maladies infectieuses hautement mortelles, telles que le paludisme, le sida, la tuberculose, la rougeole, le virus Ebola ou, plus récemment, le Covid-19. Cependant, certains programmes visent à lutter contre la toxicomanie et peu de partenaires internationaux disposent de fonds pour les troubles psychiatriques.

Ces dernières années, cependant, plusieurs pays africains ont inscrit la maladie mentale à leur agenda politique. En 2021, des plans d’action quinquennaux ont été votés au Kenya et en Ouganda, tandis que le Ghana et le Zimbabwe travaillent avec l’OMS pour développer leurs offres de soins de santé. « Les pays francophones sont un peu en retard », note Florence Baingana.

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Décloisonner la discipline

Il n’en a pas toujours été ainsi. En Afrique de l’Ouest, le Sénégal a longtemps été un État pionnier. Dirigé par le psychiatre français Henri Collomb et son confrère sénégalais Moussa Diop, co-fondateurs de la revue African Psychopathology, le CHU Fann de Dakar s’est fait connaître en défendant une pratique en rupture avec la psychiatrie coloniale. Lire aussi : Appel à candidatures pour la nomination d’une équipe de travail santé-environnement. A l’instar de Thomas Lambo, premier psychiatre du Nigeria, « l’Ecole de Dakar » a voulu être attentive à l’environnement socio-culturel des patients et s’ouvrir aux médecines traditionnelles. Elle s’est étendue à d’autres pays francophones comme le Burkina Faso ou la Côte d’Ivoire dans les années 1960 et 1970.

Mais le modèle a montré ses limites par manque de moyens. « Jusqu’aux années 2000, la psychiatrie au Sénégal était vraiment une affaire de psychiatres », explique le Dr Jean-Augustin Tine, chef du service de santé mentale au ministère de la Santé. Nous avions une approche très institutionnelle des soins de santé mentale, alors que d’autres pays de la sous-région, comme le Nigeria, privilégiaient une approche plus communautaire. »

Pour décloisonner la discipline, un tournant a été pris en 2019 pour former des « travailleurs de première ligne » qui travaillent dans les centres de soins primaires à reconnaître des maladies comme la schizophrénie, la dépression ou le trouble bipolaire. Un programme de sensibilisation et de formation des « acteurs associatifs », notamment associatifs, a également été lancé.

Dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, la prise en charge des malades mentaux reste encore largement dépendante d’associations d’inspiration religieuse. Les églises pentecôtistes sont donc dominantes à Madagascar. Dans le golfe de Guinée, des « camps de prière » existent encore à grande échelle, où les « fous » sont enchaînés. Afin de mettre fin à ces traitements humiliants, le Béninois Grégoire Ahongbonon, ancien réparateur de pneumatiques, a fondé dans les années 1990 l’association Saint-Camille-de-Lellis, qui gère aujourd’hui sept centres en Côte d’Ivoire, au Bénin et trois au Togo. . Des dizaines de milliers de patients y sont soignés, avec plus ou moins de succès.

« Dans l’absolu, des ONG comme Saint-Camille se portent bien, reconnaît Jean-Augustin Tine. Cependant, le psychiatre sénégalais regrette que ces établissements ne soient pas « sécurisés » des systèmes de santé des pays concernés. Les institutions et les associations peuvent travailler ensemble en harmonie. En fait, c’est nécessaire, de plus en plus de professionnels de santé le croient, compte tenu de la popularité des centres d’inspiration religieuse et de médecine traditionnelle. « 70 % des patients ont recours aux guérisseurs traditionnels avant de venir chez nous. Beaucoup font des allers-retours », note le Dr. Tine continue, persuadé que les mentalités évoluent.

Résumé de notre série « L’Afrique en Thérapie »

Dépression, schizophrénie, troubles bipolaires… Les maladies mentales restent les parents pauvres des politiques de santé publique en Afrique. Les États du continent ne dépensent en moyenne que 0,46 dollar par habitant pour leurs soins, tandis que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande aux pays à faible revenu de dépenser au moins 2 dollars. Un sous-investissement aggravé par le tabou qui pèse encore sur la « folie » dans de nombreux pays africains.

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