J’évite de parler d’intelligence artificielle. Les journalistes ont souvent tendance à considérer que l’AI imite les capacités cognitives humaines. Il en résulte tout un battage médiatique, mais aussi la peur que l’intelligence artificielle puisse un jour évincer l’être humain. Je compare volontiers ce phénomène à l’idée qu’un jour, les hommes coloniseront la planète Mars. Mais avant ça, il faudrait remplacer le dioxyde de carbone qui constitue le composant principal de l’atmosphère de la Planète rouge par de l’oxygène. Et pour cela, il faudrait introduire de l’eau, des plantes et des formes de vie animale. Un jour peut-être, quelqu’un trouvera comment rendre Mars habitable, mais ça ne se produira pas avant des siècles. C’est pareil pour l’intelligence artificielle : cette question n’est pas d’actualité. Aujourd’hui, les hommes sont bien plus soucieux de mettre au point des outils capables d’élargir les capacités cognitives humaines.  

Comment ces outils fonctionneront-ils ?

Tout est question de pensée logique. Cela dit, on ne peut pas régler les problèmes humains grâce à une démarche unique. Il existe une multitude d’approches possibles. Sur le même sujet : Quand la nature sauve la nature. Nous abordons différemment les questions ouvertes que les questions fermées, dont la réponse se limite à oui ou non. Les systèmes cognitifs ne peuvent élargir efficacement les capacités cognitives humaines que lorsqu’ils sont en mesure de prendre en compte diverses conséquences, et d’examiner véritablement toutes les possibilités …

Peut-on véritablement parler d’intelligence artificielle ?

Une chose est sûre, il ne s’agit en aucun cas d’intelligence humaine. Cela dit, c’est une forme de pensée qui présente des caractéristiques humaines. Car les systèmes cognitifs doivent apprendre à reconnaître certains motifs, à percevoir des signaux faibles au milieu du bruit ambiant, et à identifier un sens dans tous ces signaux. Voir l’article : Une île 100% autonome grâce aux énergies renouvelables !. Ces systèmes sont également proches de l’homme dans le sens où ils doivent comprendre les formes d’expressions humaines : les mots, la langue, la prononciation et l’intonation, la visualisation. Les réponses apportées par ces systèmes cognitifs sont précisément celles qu’un être humain trouverait les plus adaptées. Ils se rapprochent en outre de la pensée humaine car ils évoluent sur la base des stratégies pertinentes apprises précédemment.

Quels sont à votre avis les principaux progrès réalisés en matière d’intelligence artificielle ?

Permettez-moi de citer deux exemples. Premièrement, lorsque sur une photo, le système arrive à faire la distinction entre un verre, une tasse, un vase et une bouteille. Tous ces récipients ont des propriétés similaires, tous peuvent contenir des liquides mais nous savons qu’ils sont différents. Deuxième exemple : la dimension orale. Il s’agit là non seulement d’identifier les mots, mais aussi les émotions en arrière-plan. Une machine doit apprendre que l’intonation a une influence décisive sur le sens.

Comment peut-on apprendre à une machine à reconnaître ce genre de différences ?

Il s’agit toujours d’identifier les bons signaux et de pondérer leur degré d’importance afin de capter le sens. Telle est l’architecture fondamentale de tous les systèmes cognitifs. Par exemple, la manière dont les gens contractent les muscles du visage. Votre vis-à-vis est-il heureux, triste, surpris ? Bien comprendre ces signaux et arriver à les interpréter correctement, tel est l’enjeu principal de l’informatique cognitive.

Quel est le défi majeur lié à Watson ?

Le plus grand défi de l’informatique cognitive ce sont les énormes quantités de données en jeu. Si on veut que Watson apprenne à partir des informations qu’on lui fournit, et si on lui explique comment en tirer des conclusions, l’information doit être de très bonne qualité. Or, nous avons constaté que dans la vie réelle, il existait une multitude d’informations erronées. Nombre de personnes expriment leur avis sur des blogs internet ; mais généralement, ces opinions n’ont pas été scientifiquement prouvées et elles sont fausses au niveau factuel. Il s’agit uniquement d’avis personnels. Et parfois, les informations sont inexistantes, contradictoires ou obsolètes. L’utilisation de systèmes cognitifs dans le monde réel dépend souvent de la disponibilité d’informations de qualité, sur lesquelles ces systèmes peuvent s’appuyer.

Qu’est-ce qui rend Watson aussi innovant ?

Quand nous étions enfants, nous avons appris qu’il ne fallait pas poser la main sur une plaque de cuisson chaude. Et nous avons très vite assimilé cette information. Contrairement aux êtres humains, les systèmes d’intelligence artificielle ont besoin d’une multitude de données pour s’entraîner. Nous recherchons des innovations aptes à réduire cette quantité de données.

L’intelligence artificielle pourrait-elle un jour devenir une menace pour l’humanité ?

Non, parce que pour que cela devienne une menace, il faut une motivation. Certes, quelqu’un pourrait utiliser l’intelligence artificielle comme une arme. Mais si une intelligence artificielle était assez intelligente pour pouvoir tuer des gens, elle serait vraisemblablement assez futée pour comprendre que la survie individuelle dépend de la préservation de la biodiversité. L’espèce humaine et les animaux l’ont appris au cours de l’évolution. Or, l’humanité n’est en mesure de comprendre ça que maintenant. Cela peut paraître paradoxal, mais il est probable que l’espèce humaine se détruise elle-même avant que des systèmes d’intelligence artificielle ne soient capables de le faire.

Propos recueillis par Kerstin Acker